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Horizonte

Les entreprises – et d’autres – en temps d’anthropocène

Toute activité aurait-elle perdu son innocence?

DOI: https://doi.org/10.4414/saez.2021.20253
Veröffentlichung: 17.11.2021
Schweiz Ärzteztg. 2021;102(46):1546-1547

Jean Martin

Dr méd., membre de la rédaction

«Les hydrocarbures et les pesticides coulent dans nos veines, altèrent nos fonctionnements biologiques. Pas un seul espace n’est épargné. Qu’on le veuille ou non, toute activité a perdu son innocence. Les gestes les plus simples, comme allumer un four ou effectuer un trajet en voiture, ne sont plus anodins. Ces gestes quotidiens, répétés à l’infini, deviennent excessifs, un problème pour la pérennité de l’environnement.» Je lis cela dans le dernier numéro d’une revue de sciences humaines [1].

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Le fait est que je réalise avoir longtemps vécu dans une certaine innocence. Au début de ma carrière, j’ai passé huit ans dans des cadres de coopération, convaincu que nous Occidentaux avions les solutions. Un demi-­siècle plus tard, les résultats restent pour le moins mitigés. Les inégalités tous azimuts ne cessent de croître, au sein des pays et entre les pays. Et c’est sans mauvaise conscience que ma famille et moi avons passablement voyagé; dire qu’on ne savait pas que la qualité de la vie à venir était en jeu est-elle une excuse adéquate?

Récemment, mon attention a été attirée par un article de Jean-Pierre Danthine [2], qui a enseigné en HEC à Lausanne, a été un des trois membres de la direction de la BNS et actuellement, à l’EPFL, dirige le «Enterprise for Society Center (E4S)». C’est un ami et, ces dernières années, à propos de la course suicidaire du capitalisme que nous a légué le XXe siècle, j’espérais de sa part des prises de position telles que celles qu’on a pu entendre d’André Hoffmann, de l’entreprise pharmaceutique Roche, de Klaus Schwab, patron du WEF, ou du banquier genevois Patrick Odier.

C’est arrivé avec, dans ledit article, de fortes paroles: «L’entreprise de 2021 a perdu ce qui faisait sa légitimité. Dans l’ancien monde, le paradigme de la main invisible était prévalent. [On pensait que] la recherche de l’intérêt personnel et du profit convergeait avec l’intérêt collectif.» Mais le modèle de la main invisible est grossièrement inadéquat «lorsque la production de biens génère des externalités, c’est-à-dire des effets, le plus souvent négatifs, non pris en compte par le marché».

Nous sommes tous des pollueurs

Plus avant: «Depuis le troisième quart du 20e siècle, nous sommes tous des pollueurs. Et cette pollution ne peut être prise en compte qu’au niveau global [...] Nous surexploitons un bien commun global qui est la capacité de la planète à absorber nos émissions de CO2, mais aussi à se régénérer. [A l’avenir,] l’entreprise doit limiter au maximum son usage du capital planétaire commun, et dédommager la société si cet usage est excessif.» Là aussi, il y a perte d’une innocence.

Le gratuit 20 minutes lui-même rend attentif son large lectorat aux externalités: «Les usagers paient leurs essence ou billets d’avion mais pas la pollution et les dégâts à l’environnement y relatifs. Ces effets sont payés par la collectivité ou relégués aux générations futures. Il serait optimal que ces coûts soient internalisés selon le principe du pollueur payeur» [3].

Il y a là une réorientation majeure par rapport à certains axiomes de l’économie libérale classique. Qu’on pense à la phrase de Milton Friedman, «the business of business is to do business» – soit du profit pur, sans égard aux conséquences nuisibles – notamment au plan social. Des disciples de ce pape de la science économique ont dû par la suite admettre avoir négligé les effets délétères. Il faut corriger aussi l’idée de l’individu «homo economicus» qui prendrait toujours des décisions rationnelles quand il achète quelque chose ou prend d’autres décisions; il s’agit là d’un mythe au vu des influences fortes, continues et discutables, auxquelles chacun est quotidiennement soumis – matraquages publicitaires voire fake news. Occasion de rappeler que l’économie n’est pas une science dure au même titre que les sciences naturelles, mais une science humaine… trop humaine.

L’évidence est là: comme le dit le professeur Danthine, on ne peut pas poursuivre comme dans l’ancien monde, il y a urgence à revoir les bases philosophiques et les règles pratiques du Système, compte tenu notamment de graves externalités. Y compris, entre autres, rendre nos économies plus transparentes et plus circulaires.

Une phrase de la revue de sciences humaines déjà citée résume bien ce qu’il nous reste à faire: «Nous devons dire adieu à la vision de l’être humain qui joue à Dieu, qui prétend soumettre le monde, afin de nous situer nous-mêmes au sein des conditions de vie de la Terre» [4].

Credits

Guillaume de Germain / Unsplash

Korrespondenzadresse

jean.martin[at]saez.ch

Références

1 Editorial. La Revue des Cèdres (Lausanne). Août 2021;51:6.

2 Danthine J-P. Il ne suffit plus de faire du profit pour justifier son existence. Le Temps (Genève). 29 septembre 2021, p. 2. Voir aussi Aline Bassin. L’illusion du laisser-faire industriel total. Le Temps. 12 octobre 2021, p. 12.

3 20 minutes. 5 octobre 2021, p. 6.

4 La Revue des Cèdres, op. cit, p. 11.

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