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Tribüne

Etre femme médecin aujourd’hui: un autre regard

DOI: https://doi.org/10.4414/saez.2022.20416
Veröffentlichung: 09.02.2022
Schweiz Ärzteztg. 2022;103(06):195-197

Christine Hohl Moinat

Dre, spécialiste en médecine interne générale, médecin formatrice ForOm NVB (Nord vaudois et Broye)

Dans la culture médicale, constate l’auteure, le modèle «faire carrière» est très valorisé. Il génère toutefois des souffrances, tous genres confondus. Une part nombreuse et silencieuse de femmes médecins et quelques hommes choisissent peut-être sciemment de ne pas s’engager dans ce modèle «pervers». Pourrait-on aussi leur donner la parole?

Fin 2020 paraissait dans le Bulletin des médecins suisses le dossier «L’épopée des femmes médecins» [1]. Je me souviens m’être réjouie de cette lecture, notamment pour le volet historique. Je me suis cependant vite ravisée après avoir lu les quatre portraits de femmes médecins.

En préambule, j’aimerais dire deux choses. Les lignes que je vais écrire ici ne portent en aucun cas un jugement de valeur concernant les personnes présentées et leur choix, mais témoignent simplement de mon ressenti face à un constat concernant la valorisation constante du modèle «faire carrière» dans la culture médicale. Modèle générant beaucoup de souffrances dans la communauté, tant chez les hommes et les femmes que chez les enfants.

Ensuite me vient cette question: que veut dire «faire carrière» au sens propre justement? Si ce n’est la perpétuation d’un schéma valorisant l’excellence, la performance, la norme et l’efficacité comme corollaire de l’ascension hiérarchique. Pour rappel, soulignons qu’étymologiquement le mot carrière est emprunté à l’italien carriera (XIIe siècle) signifiant chemin de chars [2]. D’entrée de jeu, le cadre est clair: on a quitté depuis longtemps les petits sentiers de montagne sinueux qui invitent non seulement à la rêverie mais offrent aussi la possibilité de se perdre, et donc celle de se retrouver.

Ces femmes engagées sur tous les fronts

Dans ces portraits de femme médecin, où sont donc passées mes amies et collègues Agnès, Caroline, Cécile, Céline, Déborah, Delphine, Dominique, Emilie, Fanny, Gilliane, Laure, Lucile, Maritza, Nathalie, Rosalie, Sarah et Valérie? Ces femmes qui adressent leurs soins au corps et à l’âme. Aux mains, aux yeux et au cœur. Qui endorment et réveillent petits et grands, sans oublier nos aînés. Ou encore, qui traquent les petites bêtes. Ces femmes qui élèvent en même temps un, deux, trois ou quatre enfants ou qui n’en ont pas. Ces femmes qui vivent dans des familles mono-, homo- ou hétéroparentales. Ces femmes qui ont fait chacune le choix de s’engager autant dans leur vie professionnelle que dans leur vie de famille.

Ces femmes-là représentent tout de même la majorité des femmes médecins en exercice aujourd’hui, rappelons-le! Malheureusement, on n’en parle pas – ou très peu. En revanche, on parle du droit pour les femmes à avoir les mêmes ambitions que les hommes, à «ne pas se cantonner aux rôles intermédiaires» [3]. On parle de but à atteindre – ou pas. «Frauen, die sich immer nur zurücknehmen, um den Frieden nicht zu gefährden, werden als irrelevant abgetan und erreichen nichts» [4]. Tout est dit ou presque.

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Plus subtil et plus compliqué

En lisant ces mots, j’entends encore et toujours: s’adapter à des normes patriarcales pour pouvoir être reconnues, valorisées, entendues. En d’autres termes, les femmes ne sont les bienvenues que si elles épousent, au passage, les codes du patriarcat. Et c’est là, précisément que la colère monte vraiment. La vraie égalité pour une femme n’est pas, je crois, d’y arriver aussi bien qu’un homme. Cela fait longtemps qu’on le sait, les femmes sont tout aussi compétentes. Et elles savent très bien intérioriser les normes patriarcales.

C’est plus subtil et plus compliqué que cela. Il s’agit non seulement de laisser une vraie place au féminin d’une part mais aussi de donner une chance à une autre masculinité de s’épanouir. Par «autre masculinité» j’entends le contraire de «la figure du mâle pur et transcendant [qui] sera toujours là pour promettre de façon mensongère que la maîtrise et le contrôle peuvent complètement gagner sur les forces profondes de la vie et de la mort, que la nature peut être domestiquée» [5].

On pourrait aussi se souvenir, comme le rappelle l’historien Jablonka, que «défendre la justice de genre en tant qu’homme, c’est lutter contre soi-même [...] Il faut être capable de se défaire de l’éducation qu’on a reçue, des réflexes qu’on a acquis, de l’idéologie de genre qu’on s’est forgée, de l’atmosphère de tolérance qui nous entoure, jusqu’à renoncer à être ce que l’on a toujours été» [6]. Et cela passe par le courage de consentir à avoir moins de privilèges.

Mais alors, nous, femmes médecins qui ne faisons justement pas carrière au sens que j’ai défini, ne pourrions-nous pas être simplement telles que nous sommes et être entendues? Ne serait-il pas possible d’avoir voix au chapitre sans pour autant devoir jouer des coudes? Le combat à l’extérieur, pour l’avoir mené longuement, je connais bien. Non seulement on y perd des plumes mais surtout «si nous n’acceptons pas de nous confronter [d’abord] à nous-mêmes, nous risquons de reproduire le paysage de la domination dans les structures mêmes que nous créons pour combattre l’autorité» [7].

Dire stop au «toujours mieux»

Rappelons aussi que le monde actuel vit une crise profonde et durable, crise à laquelle l’espèce humaine ne survivra peut-être pas. Et que cette situation est le fruit des choix que nous avons faits et faisons face aux sirènes du «toujours plus, toujours mieux, toujours plus loin» tant dans nos milieux professionnels que privés.

Que les choses soient claires: il ne s’agit pas de défendre un retour à l’âge de pierre ou à l’idéal bourgeois de la femme au foyer, mais de dire simplement que c’en est assez de cette voie sans issue du superlatif, dictature à laquelle le modèle «faire carrière» appartient.

Il serait donc grand temps d’inviter et de valoriser aussi dans nos vies professionnelles des espaces pour la créativité, la poésie, la légèreté, l’incertitude, la simplicité, l’imaginaire et l’attente. Un temps pour la contemplation. Pour tout ce qui «ne sert à rien» a priori. S’arrêter, regarder, écouter, ressentir ce qui se passe. Juste là, dans son corps, dans son cœur. Et réinventer ainsi une nouvelle manière d’accueillir, de vivre et de travailler ensemble. Accueillir l’intériorité dans son quotidien, c’est accueillir le féminin et le masculin multiples. Leur faire une vraie place pour leur laisser une chance d’engendrer un monde nouveau.

Un vrai choix conscient

Ces femmes médecins qui ne font pas carrière ne le font pas toutes parce qu’elles n’en ont pas la possibilité. C’est aussi pour elles un vrai choix. Et c’est précisément là, dans ce choix conscient du renoncement, que je les comprends entièrement, elles et quelques rares hommes. Elles et ils choisissent sans doute non seulement de ne plus se laisser maltraiter par la perversité de tout un système mais aussi de ne plus y consentir.

Elles et ils s’engagent non seulement dans leur vie professionnelle mais aussi, notamment, dans la parentalité, à chaque étape. Ils ne délèguent pas à des tiers toutes les responsabilités du métier le plus difficile au monde. Ils partagent, collaborent, consolent, imaginent et rêvent ensemble au quotidien. Et recommencent encore et encore. Cette part de nos vies que l’on qualifie souvent d’ingrate et aliénante et qui l’est aussi indéniablement. Et quand bien même cet engagement-là ne fera pas avancer la science et qu’elles et ils ne seront jamais nobélisés pour avoir accompagné leurs enfants à devenir des adultes complets, heureux et compétents, il n’en reste pas moins qu’à cet endroit-là, précisément, elles et ils s’engagent directement pour que la société soit un peu plus juste et plus durable.

Compétences acquises nulle part ailleurs

Même si faire un bricolage en rouleaux de PQ n’est pas aussi prestigieux que publier un article dans le NEJM, emprunter les sentiers sinueux de la parentalité, c’est aussi se donner la chance de développer des compétences que l’on acquiert nulle part ailleurs. Et surtout pas dans un laboratoire, ou pire, devant un écran 12 heures par jour, 6 jours par semaine, 48 semaines par an. Ces compétences acquises dans nos foyers avec leurs mille et un soubresauts de vie et de mort, sont des compétences qui peuvent être appliquées dans notre pratique médicale. Pour créer un lien juste. Avec soi-même, un ou une patiente, un ou une collègue. Il est même probable que notre engagement quotidien avec nos enfants et nos aînés nous préserve d’être indispensables à notre patientèle. Dérive d’une posture médicale trop souvent rencontrée et très largement dommageable pour les patientes et les patients.

Je terminerai simplement à nouveau avec les mots de Jablonka: «Etre féministe, c’est bien; combattre le patriarcat, c’est mieux. Par-là, on s’interdit de dominer les sexes et les genres, notamment les femmes dont la féminité est jugée conforme et les hommes dont la masculinité est jugée non conforme. Fracturé en masculinités, le masculin devient une expérience comme les autres. Qu’est-ce qu’un homme juste? Quelqu’un qui se solidarise avec les femmes, tout en se désolidarisant du patriarcat. Quelqu’un qui respecte l’égalité entre les femmes et les hommes, mais aussi entre le féminin et le masculin ainsi qu’entre les différentes masculinités. Un homme qui reconnaît la liberté des autres. Toute la liberté de tous les autres» [8]. Et c’est dans cette inclusion-là que la vie prend toute sa saveur et devient passionnante.

L’essentiel en bref

• Dans la culture médicale, «faire carrière» est très valorisé. Or une part nombreuse et silencieuse de femmes médecins ont choisi sciemment de ne pas faire carrière, ce dont on parle très peu.

• On parle en revanche du droit pour les femmes à avoir les mêmes ambitions que les hommes. Pour l’auteure, cela signifie aussi s’adapter à des normes patriarcales pour pouvoir être reconnues et valorisées.

• On devrait dire stop à la dictature du superlatif «toujours plus, toujours mieux, toujours plus loin» pour accueillir et valoriser dans nos vies professionnelles des espaces pour la créativité, la légèreté et l’incertitude.

• Les femmes et hommes médecins qui s’engagent aussi dans leur vie de famille ne feront peut-être pas avancer la science, mais s’engagent directement pour une société plus juste et plus durable.

• Les compétences acquises par la parentalité peuvent s’appliquer dans la pratique médicale, en permettant, par exemple, de se situer plus justement dans le lien médecin-patient.

Das Wichtigste in Kürze

• In der medizinischen Arbeitskultur hat «Karriere machen» einen hohen Stellenwert. Ein grosser sowie stiller Teil der Ärztinnen hat sich aber bewusst gegen eine Karriere entschieden, worüber kaum gesprochen wird.

• Stattdessen wird über das Recht der Frauen gesprochen, die gleichen Ambitionen wie Männer haben zu können. Für die Autorin bedeutet dies auch, sich an patriarchalische Normen anzupassen, um Anerkennung und Wertschätzung zu erhalten.

• Wir sollten die Diktatur der Superlative «immer mehr, immer besser, immer weiter» beenden und in unserem Berufsleben Räume für Kreativität, Leichtigkeit und Ungewissheit zulassen und wertschätzen.

• Ärztinnen und Ärzte, die sich auch in ihrem Familienleben engagieren, werden vielleicht nicht die Wissenschaft vorantreiben, aber sie setzen sich direkt für eine gerechtere und nachhaltigere Gesellschaft ein.

• Die durch die Elternschaft erworbenen Fähigkeiten können in der medizinischen Praxis angewandt werden, indem sie unter anderem zu einer besseren Arzt-Patienten-Beziehung führen.

Credits

© Bota Zsolt | Dreamstime.com

Korrespondenzadresse

christine.hohlmoinat[at]svmed.ch

Références

1 Bull Med Suisses. 2020;101(45):1504–1516.

2 Le Robert historique de la langue française.

3 Rippstein J. Bull Med Suisses. 2020;101(45):1510.

4 Abbühl N. Bull Med Suisses. 2020;101(45):1512.

5 Starhawk. Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique. Ed. ­Cambourakis, 2015, p. 147.

6 Jablonka I. Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités. Ed. Seuil, 2019, p. 410.

7 Starhawk, ibid [5], p. 97.

8 Jablonka I, ibid [6], p. 407.

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